La première salve est arrivée la semaine dernière de la part d'Arnaud Marion, l'homme qui, en moins de trois ans, a remis le groupe volailler sur pied. « Il m'a expliqué que mon regard l'avait intéressé, détaille la journaliste, et je sais qu'il a lu le livre avec attention. Il en a même commandé pour les membres du comité d'entreprise et les cadres du groupe. Mais il aurait aussi aimé que je développe plus le travail qu'il a réalisé pour sauver un groupe qui a failli s'éteindre, que j'aille plus loin dans l'aspect social auquel il tient. C'est un fait : il y a deux ans encore, les gens qui y travaillent aujourd'hui n'étaient pas sûrs de leur avenir... » Fin juillet, les 2.300 salariés du groupe ont reçu une prime exceptionnelle de 900 €, participation aux fruits de la croissance du premier exportateur européen de volaille. Sollicité, hier par nos soins, Doux est laconique : « La direction ne souhaite pas parler de ce livre », fait savoir Guillaume Foucault, chargé de la communication de crise du groupe. Les ouvriers, eux, en parlent. Beaucoup. « Nous, cela fait 35 ans qu'on est ouvrières à l'abattoir, et ce livre, il décrit la réalité ! », s'exclament deux Châteaulinoises, croisées à la Maison de la presse.
« Je la trouve sacrément gentille ! »
« Depuis qu'il est sorti, nos chefs nous en parlent chaque jour, ils nous demandent si on l'a lu, et nous disent que ce ne sont que des ragots », explique l'une des deux. « Mais moi, j'en suis à la page 77, et je peux vous dire que tout ce qu'elle raconte, c'est la stricte vérité, je la trouve même sacrément gentille. Si je l'avais eue à côté de moi, je lui en aurais raconté d'autres ! » Elle évoque le « copinage », les « jalousies ». « Il me reste six ans à faire, et après, c'est moi qui en écris un, de livre ! », lâche sa collègue. Elle aussi est aux cartons, mais elle n'a pas eu l'occasion de croiser la journaliste lorsqu'elle y travaillait incognito. « On a quand même des supérieurs directs qui nous disent que l'on ne doit pas l'acheter, qu'ils préfèrent nous le photocopier, pour ne pas lui donner d'argent, c'est dingue, non ? »
« La plupart des employés sont attachés à leur travail »
Frédéric Vasseur, le libraire, croqué dans le livre sous les traits de « Manu » (tous les prénoms ont été modifiés), a apprécié sa lecture. « Il nous donne à connaître une réalité qui se passe à moins de trois kilomètres du centre-ville : si on n'y travaille pas, on ne peut pas savoir », tranche-t-il.
Nadine Hourmant, déléguée FO du personnel, a recueilli des avis mitigés. « Il y a des pour et des contre », tempère-t-elle. « Certains estiment que trois semaines, c'est trop court pour se faire une idée, d'autres se sont reconnus sous des traits peu flatteurs, alors forcément, cela leur a déplu. Il faut dire que la plupart des employés ici sont attachés à leur travail ». Elle estime qu'il faut prendre ce livre pour ce qu'il est : « C'est le témoignage d'une personne, à un moment donné, point barre. Elle a quand même eu du mérite de venir s'y coller, non ? »
La syndicaliste espère que le livre fera réfléchir sur la pénibilité au travail des ouvriers de l'agroalimentaire, et que celle-ci sera mieux prise en compte, notamment au moment de partir à la retraite. « Chez Doux, des accords de pénibilité ont déjà été signés », rappelle-t-elle.
12 septembre 2015 à 08h15 / Anne-Cécile Juillet /
* « Un séjour en France, chronique d'une immersion », Editions Plein jour, 17 €.